Chroniques poétiques

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Alix Lerman Enriquez

Les chroniques poétiques d’Alix Lerman Enriquez

La boutique de couleurs

Il m’arrivait souvent de me promener avec ma grand-mère dans le quatorzième arrondissement de Paris. Nous longions la rue Froidevaux en contournant le cimetière Montparnasse et nous entrions dans une petite boutique dont des lettres d’or émergeaient de la devanture et formaient ce mot magique : « mercerie ».

Ma grand-mère affectionnait ces boutiques, chez lesquelles elle se fournissait pour confectionner vêtements, tricots et napperons. À la maison, toutes les tables étaient déjà recouvertes de patrons de feuilles blanches qui couvraient la table comme des nappes de fortune et elles attendaient fébrilement qu’on les auréole de tissus de couleurs pour parader sous la lumière aveuglante du jour d’été.

Moi qui, comme maintenant encore, ne savais manier ni l’aiguille ni le crochet je restais à l’entrée du magasin, subjuguée par cette profusion de rubans, de bobines de fils à bâtir ou de soie, de laines colorées, de boutons, de canevas qui scintillaient comme les perles d’un même collier. Et j’entendais les vieilles dames susurrer comme des sirènes, ces mots doux et secrets : « Je voudrais quelques boutons bleu roi et du fil couleur lie de vin » « Ô ! rajoutez moi une bobine écrue ». Et ces mots qui avaient l’allure d’un long poème délicat, d’une mélopée de couturière m’amusaient autant que me fascinaient.

La patronne aux yeux verts écarquillait alors ses pupilles et, d’un air entendu, dévoilait ses trésors en tirant un tiroir empli à ras-bord de bobines de fils où les tons bleus de Sienne côtoyaient des teintes plus céruléennes. Plus loin, les verts amande juraient avec les jaunes citron. Dans un autre tiroir, encore, un dégradé de couleurs pourpres du grenat au rose parme, simulait un coucher de soleil et un ciel crépusculaire. Cet arc-en ciel perpétuel, qui chevauchait mes rêves éveillés, me laissaient songeuse. Combien de boutiques comme cette ancienne mercerie ont-elles disparu ?

Très récemment, je souhaitais rendre visite à la dernière mercerie existante de Strasbourg, nichée au plein cœur de la petite France, rue du bain aux plantes. J’avais programmé cette sortie, non pas en vue de projets de couture pour lesquels il me manque encore tout un précieux savoir-faire – et que ma grand-mère, du lieu où elle est, n’est malheureusement plus en mesure de m’enseigner… – mais pour contempler simplement comme dans un étal de sucres d’orge les boutons de nacre et les pelotes vieux rose comme au temps de mon enfance.

Quelle n’a pas été ma déconvenue, lorsque sur les vestiges d’une vitrine autrefois flamboyante, étaient inscrites les lettres noires : « fermeture définitive » qui sonnaient comme un amer chant de mort.

Il est loin le temps, où l’on pouvait se réjouir à la vue de cette profusion de couleurs, où l’on pouvait goûter ces petits riens poétiques qui, pour un moment encore, rendaient la vie si simple, si douce.

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